les petites négos du grand débat du 02 mai
Cinq jours avant le débat présidentiel qui opposera Nicolas Sarkozy et François Hollande sur TF1 et France 2 le 2 mai, le nom du réalisateur de l’émission n’était toujours pas tranché. Jérôme Revon, le professionnel proposé le 24 avril par les deux chaînes de télévision, n’a pas fait l’unanimité. L’équipe UMP était pour, la socialiste contre.
Argument : ce réalisateur aguerri, spécialiste des événements sportifs et inventeur du dispositif de "Fort Boyard" (France 2), était déjà aux manettes du débat Royal-Sarkozy en 2007 ; un face-à-face qui "s’était parfaitement déroulé" pour Franck Louvrier, conseiller en communication du président-candidat, et qui lui valu d’ailleurs d’être décoré la même année Chevalier des Arts et des Lettres. Mais qui n’a pas laissé un souvenir impérissable aux socialistes.
1981 : François Mitterrand décide de tout contrôler
Obligation donc d’en trouver un autre. C’est la règle du jeu. Car depuis 1981, les chaînes n’ont plus le champ libre pour organiser ce grand rendez-vous de la vie démocratique française. Cela n’a été possible qu’une fois, en 1974. Epoque ORTF. Et le résultat fût tellement calamiteux pour François Mitterrand, confronté à un Valéry Giscard d’Estaing indéniablement meilleurs, que le candidat socialiste se jura de ne pas recommencer dans les mêmes conditions.
Sept ans plus tard, ses conseillers Serge Moati et Robert Badinter soumettaient à VGE une liste de 21 conditions, allant des choix de cadrages jusqu’à l’interdiction des plans de coupe –ces plans qui montrent la réaction de l’interlocuteur et qui peuvent avoir un effet dévastateur. "Ce ne sont que des règles de bon sens", commente le spécialiste de l’opinion Roland Cayrol.
Elles furent, contre toute attente, intégralement acceptées par l’équipe du président sortant de l’époque. Si bien que "la pratique a fait jurisprudence", observe Serge Moati. Depuis 1988, chaque face-à-face présidentiel donne lieu à un check up complet des options de réalisation, qui se déroule désormais sous la houlette du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA), arbitre en cas de conflit. Objectif : éviter les mauvaises surprises à l’écran. Résultat : un débat présidentiel bien plus formaté.Roland Cayrol ironise :
Les thèmes, les cadrages, tout est préparé à l’avance. Les journalistes interviennent au minimum. C’est la télévision bulgare à l’époque communiste!"
Du réglage de la clim’ au choix du décorateur
Le mardi 24 avril, Manuel Valls et Daniel Vaillant, respectivement directeur de la communication et mandataire du candidat socialiste d’un côté, et de l’autre Franck Louvrier et Guillaume Lambert, conseiller en communication et directeur de campagne du candidat UMP, avaient rendez-vous en terrain neutre : au CSA, Quai André Citroën (Paris 15e). Ils devaient y passer en revue l’organisation du débat, en présence des représentants de chaînes, au rang desquels Rémy Pflimlin, président de France Télévisions, et des têtes du CSA : son président Michel Boyon, sa vice-présidente Francine Mariani-Ducray, et la responsable du pluralisme Christine Kelly.
"La discussion a été très facile, raconte Daniel Vaillant. Il n’y avait pas d’âpreté". Les noms des intervieweurs (Laurence Ferrari et David Pujadas), du décorateur ou encore de l’éclairagiste n’ont pas fait de remous. Ni la durée de l’émission : "Environ 2h30, comme en 2007". Ni la taille de la table séparant les candidats : "2,5 mètres, un standard". Des détails sans importance ? Oui et non. Aux Etats-Unis, les analystes sont unanimes : lors du débat de 1960, l’image de Richard Nixon suant sous la chaude lumière des projecteurs a sans doute pesé en faveur de son challenger au teint frais, John F. Kennedy.
En 1981, François Mitterrand avait demandé un éclairage adouci "parce que la lumière trop forte le faisait cligner des yeux", se souvient Roland Cayrol. Et récupéré un échantillon de la couleur du fond pour y accorder son costume. En 2007, Nicolas Sarkozy, qui a tendance à transpirer, aurait demandé pour sa part d’abaisser la température du studio à 19°C. Refus de Ségolène Royal. Le thermostat a finalement été réglé à 20,5°C. Et restera à ce niveau le 2 mai.
Le choix du réalisateur : épine dorsale du dispositif
Le compromis sur le nom du réalisateur officiel a été beaucoup plus délicat à trouver mardi dernier. Il a même fallu se réunir une deuxième fois au CSA, en présence cette fois des conseillers réalisateurs. Leur rôle ? Surveiller en amont de l’émission, et en régie le jour J, que les arbitrages du réalisateur ne pénalisent pas leur candidat. Serge Moati, en 1981 et 1988, représentait Mitterrand. Il raconte :
Il fallait que Mitterrand soit filmé en très gros plan parce que j’avais envie de montrer qu’il avait des yeux, et qu’il savait écouter. Les valeurs de plan, ce n’est pas de la coquetterie, c’est l’expression d’un langage. En discuter n’a rien d’antidémocratique".
Derrière Hollande et Sarkozy, Cané et Barbara
Le 2 mai, les deux "scrutateurs" en régie seront les mêmes réalisateurs qui orchestrent la communication audiovisuelle des candidats depuis le début de la campagne. A gauche, Tristan Cané, réalisateur qui est intervenu entre autres sur les émissions "Mots Croisés"(France 2) et "Le Grand journal (Canal +), et inspirateur du film "Paris, je t’aime". C’est lui qui a réalisé les images du meeting de François Hollande au Bourget.
A droite, Yves Barbara, qui a longtemps officié à "Thalassa" (France 3). "Le président aime beaucoup Thalassa, expliquait Franck Louvrier au "Monde" en février. Nous l’avons choisi car c’est un grand professionnel et quelqu’un que l’on connaît bien". Entré dans la cellule "image" de l’Elysée en 1984, il n’en n’est jamais sorti. C’est lui qui a réalisé, par exemple, les vœux du président le 31 décembre 2011. Mais c’est aussi lui qui fût mêlé, en 1997, au scandale du "vrai faux 19/20", détourné pour les besoins d'une publicité des laboratoires Pfizer.
Ces deux hommes devraient assister le troisième lors du sixième débat présidentiel, sur le mode "caméra 1 maintenant" ou "caméra 3 dans 3 secondes". Pour s’assurer qu’à défaut de lui faire gagner des voix, le face-à-face permettra à leur favori de rassembler son camp. Car malgré tout le mal qu’ils se donnent, les candidats n’influencent que peu le comportement électoral des plus de 20 millions de téléspectateurs qui les regardent, souvent déjà convaincus lorsqu’ils allument le poste.
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